Une affaire de vocabulaire
Au XIVᵉ siècle, on appelle maisoncelles les échauguettes de pierre posées aux angles du donjon. Le château en comptait quatre. Le mot aurait glissé, de maisoncelle à Maisonseule.


Au XIVᵉ siècle, on appelle maisoncelles les échauguettes de pierre posées aux angles du donjon. Le château en comptait quatre. Le mot aurait glissé, de maisoncelle à Maisonseule.
Ni maison, ni ferme, ni église alentour. Le château est seul sur sa croupe, et l'a toujours été. Son isolement aurait suffi à le nommer.
D'abord un poste de guet sur la vallée du Doux, puis une forteresse que l'on referme siècle après siècle, à mesure que le pays devient dangereux.
Au XIVe on adosse au donjon une aile, une cuisine voûtée et une tour dite des Oubliettes ; au XVe, la peur des routiers achève de clore le quadrilatère.
En une génération, la place forte devient une demeure : Jean de Maisonseule fait éventrer les murailles du sud et du levant pour y faire entrer le jour.
On dresse un escalier dont chaque marche est une dalle de granit d'un seul tenant, on refait les plafonds à la française en châtaignier. Et sous ces plafonds, on peint la liste des alliances de la famille.
En 1820, l'abbé Fustier acquiert le château et y installe un collège. Le lieu quitte alors la famille qui l'avait tenu et bâti pendant plus de cinq siècles.
L'isolement qui avait fait sa force militaire aura raison de l'école : elle descendra bientôt vers Privas.
Façades et toitures sont inscrites au titre des Monuments Historiques depuis 1983.
Trente ans plus tard, la foudre emporte la toiture du donjon. Le chantier de relèvement lui rendra ses quatre échauguettes, dont une seule subsistait.

Douze mètres sur huit, des murs d'un mètre cinquante à la base et soixante-cinq centimètres au faîte. Aucun escalier dans la maçonnerie : on montait aux étages par des échelles.

Là où il n'y avait que des archères, on ouvre de larges baies à doubles croisillons. Le geste dit tout : on ne se défend plus, on regarde le paysage.

Chaque marche est une dalle de granit d'un seul tenant, longue de deux mètres. Un escalier à paliers, confortable : le contraire d'une tourelle défensive.

Des poutres de châtaignier de neuf mètres, peintes au pochoir de rosaces et de fleurs de lys. Le bois vient du pays : aucune concession au marbre.

Sous le plafond du grand salon court une frise d'armoiries : celles de la famille et de chacune de ses alliances. C'est un arbre généalogique peint sur un mur.

Disséminées dans les façades, des pierres taillées pour un autre édifice. Elles disent qu'on surveillait déjà ce passage bien avant le donjon.
Huit siècles ne se résument pas à des dates. Ils tiennent aussi dans une demande en mariage refusée, un tombeau à Malte et une congrégation partie pour Toronto.
Quand Jean de Maisonseule épouse Judith de La Tour-Gouvernet, il entre dans une famille au cœur des guerres de religion. Sa belle-mère, Paule de Chambaud, dame de Privas, est veuve, riche et courtisée. Le capitaine huguenot Brison, veuf de sa propre fille, prétend l'épouser à son tour ; elle lui préfère le vicomte de Lestrange, du parti adverse.
Ce refus met le Vivarais à feu et à sang. La guerre civile qui suit gardera le nom que lui donnèrent les contemporains, mi-amusés mi-atterrés : la guerre des Amoureux. Elle s'achèvera sous les murs de Privas, assiégée par Richelieu et le roi en personne. Jean de Maisonseule y combattit aux côtés de son beau-père.
De la maison naquit un marin. René de Maisonseule, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, devient commandeur de Lyon en 1676, puis grand maréchal de l'ordre de Malte l'année suivante : la deuxième dignité de l'ordre, juste après le grand-maître.
Il meurt à Malte en 1679 et repose dans la cathédrale Saint-Jean de La Valette. Son portrait en pied, manteau de l'ordre sur les épaules, est resté au château.
Deux ans après l'installation du collège de l'abbé Fustier, la congrégation de Saint-Basile naît ici.
La congrégation, elle, a prospéré. Son siège est aujourd'hui à Toronto et son activité s'étend du Canada jusqu'à la Colombie. En 2022, ses représentants d'Amérique du Nord et du Sud sont revenus fêter le bicentenaire là où tout avait commencé.

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